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C'est
l'histoire d'un petit garçon polonais qui assiste innocemment aux
conflits ethniques de la fin du XIXe siècle. Dans sa ville, les
affrontements sont quotidiens entre quatre cultures, quatre communautés,
quatre religions. C'est alors qu'un rêve s'installe dans la tête
du jeune Zamenhof : si ces gens partageaient le même langage,
s'ils avaient les moyens de communiquer entre eux au-delà des différences
culturelles, ils ne se battraient pas. Avec, en germe, l'idée folle
d'inventer une langue internationale, qui n'appartiendrait à aucun
peuple, mais que tous pourraient pratiquer sans pour autant mettre en
question leur identité nationale. En 1887, le projet voit le jour.
À vingt-huit ans, usant d'un pseudonyme qui en dit long sur ses
intentions, le « Doktor Espéranto » ou « docteur
qui espère » invente la langue universelle du même
nom.
Depuis, la pratique de l'espéranto n'a cessé d'augmenter.
Il serait aujourd'hui parlé par plus de cinq millions de personnes
dans plus de cent pays ! L'espéranto connaît une expansion
phénoménale, puisque l'avènement de l'ère
Internet a multiplié les possibilités de communication et
d'apprentissage de la langue. Depuis peu, il existe même un Google
espéranto, au même rang que les Google France ou Google Italia !
« Chaque
peuple sa langue, l'espéranto pour tous »
Pour
réaliser ce projet aux allures d'utopie, Zamenhof a pioché
avec rigueur dans chacune des langues pour en créer méthodiquement
une nouvelle, neutre. Car contrairement aux idées reçues,
l'espéranto ne tire pas uniquement ses racines de l'Occident. Une
rapide analyse linguistique suffit à démontrer la diversité
des origines de cet idiome. Les sonorités de la langue rappellent
celles de l'italien, avec beaucoup de voyelles, et le vocabulaire semble
tiré du latin. En y prêtant un peu plus d'attention, on discerne
des racines germaniques et anglo-saxonnes. Dans la construction grammaticale,
se retrouvent les traces du grec, de l'arabe et de l'hébreu. Visuellement,
les nombreux accents circonflexes donnent aux mots une couleur slovène
ou croate. Le même système d'affixe que pour le japonais,
le turc ou le hongrois est utilisé, ce qui le rend plus accessible
aux Orientaux que les langues latines qui nous sont familières.
« Une
langue neutre qui, en parallèle de la langue maternelle de chacun,
servira à comprendre l'autre sans lui imposer son mode de pensée. »
Zamenhof
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Drapeau
symbole de l'espéranto
© DR
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Une
langue universelle, très bien mais
pourquoi en inventer une
nouvelle, pourquoi ne pas se servir d'une langue qui existe déjà
comme
l'anglais ? La question vous brûlait les lèvres,
la voilà posée. L'espéranto serait-il l'expression
d'un anti-américanisme primaire ? Parler espéranto,
ce n'est pas lutter contre les anglophones, loin s'en faut. L'espéranto
est a-national, c'est-à-dire qu'il n'est ni la propriété
d'un peuple, ni celle d'une culture. Dans une conversation en espéranto,
le rapport entre les deux interlocuteurs est donc forcément d'égal
à égal, car il n'est pas la langue maternelle de l'un ou
de l'autre. Ainsi, comme nous l'explique Juliette Ternant, membre historique
de l'association SAT Amikaro et espérantophone depuis plus de cinquante
ans, « l'anglais appartient aux anglophones. Quelqu'un qui
n'est pas anglophone ne va pas maîtriser la langue comme l'autre
dont c'est la langue maternelle. Alors que l'espéranto, tout le
monde a fait l'effort de l'apprendre. L'espéranto n'appartient
à personne et il appartient à tout le monde ».
Par
ailleurs, l'espéranto ne se pratique pas dans les mêmes circonstances
que l'anglais. Si on speak english dans quasiment tous les hôtels
et dans un réseau touristique mondial, quand on en sort, ce n'est
pas forcément le cas. Au fin fond de la Bulgarie, vous êtes
plus certain de tomber sur des paysans espérantistes que sur un
complexe touristique. Pour le moment, du moins.
Avec l'espéranto, pas question de faire concurrence à l'anglais
: les deux langues ne jouent tout simplement pas sur le même terrain.
Pour Cyrille, secrétaire de l'association Espéranto-Jeunes,
la démarche n'a rien à voir : « On cherche
à proposer une langue sans imposer une culture et un marché,
comme ce qui se passe avec l'anglais. Il y a une suprématie de
l'anglais parce que la loi du marché a imposé cette langue,
et même si on ne force pas physiquement les gens à l'apprendre,
ils ne peuvent pas faire autrement. Nous, on n'est pas du tout dans la
même optique, les personnes qui apprennent l'espéranto le
font parce qu'elles l'ont voulu. On s'est toujours posé en tant
qu'alternative plutôt qu'en concurrent ».
Cyrille
a ainsi expérimenté ce décalage lors d'un séjour
au Mexique : « Quand je parlais anglais, le rapport
était superficiel, c'était très commercial. Les premières
personnes qui te parlaient, c'était souvent pour avoir de l'argent.
Avec l'espéranto, c'était plus un rapport culturel. Les
espérantistes que j'ai rencontrés m'ont fait visiter la
ville, voulaient me montrer tel ou tel musée. Je l'ai vécu
comme une langue culturelle, pas comme une langue touristique ».

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