Les métiers de l'humanitaire

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Prix Goncourt pour Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, aujourd'hui ambassadeur de France au Sénégal, s'était déjà fait remarquer avec Les Causes perdues (prix Interallié 1999), roman qui analysait l'action humanitaire avec lucidité. Il est bien placé pour parler du sujet : co-fondateur de Médecins Sans Frontières, dont il fut vice-président, il a aussi été directeur médical de l'AICF et conseiller du ministère à l'action humanitaire. Malgré un calendrier surchargé de " bête à Goncourt ", le french doctor a reçu le Routard pour parler du dur métier d'humanitaire.
La définition de MSF, " aller là où les autres ne vont pas ", est-elle aussi la vôtre ?
Oui, à condition d'ajouter le truc d'Alphonse Allais : " les hommes aiment se rencontrer dans les déserts " ! Finalement, on allait là où les autres n'allaient pas, mais on retrouvait tout le monde. Une des particularités de l'humanitaire, c'est qu'on va tous au même endroit. Les humanitaires sont quand même très canalisés par l'actualité. J'ai jamais eu l'impression d'avoir une expérience d'explorateur ou de navigateur solitaire. Au contraire, j'ai toujours été entouré de plein de gens quand je voyageais.
Dans Les Causes perdues, vous démontrez que l'altruisme est en fait la forme supérieure de l'égoïsme. Est-ce que les humanitaires s'engagent pour des raisons avant tout personnelles ?
Pas seulement, c'est-à-dire que les humanitaires reflètent la société dans son ensemble. On y trouve de tout, des idéalistes, des gens qui viennent là parce que c'est une carrière comme une autre, ou parce qu'ils sont au chômage, parce qu'ils ont des dettes… Je ne crois pas qu'on puisse systématiser. Mais c'est vrai que les motivations, même altruistes, renvoient toujours à des problèmes personnels. Je me méfie toujours des altruistes en général, je pense que ce sont les plus suspects de tous. Il faut déjà avoir fait un certain travail sur ses propres motivations pour comprendre qu'il faut se méfier de l'altruisme à l'état pur.
Est-ce que la culture est le meilleur moyen de prévenir les guerres ?
Je n'en sais rien. Justement, en tant qu'humanitaire ayant beaucoup voyagé dans ces situations, j'ai fini par acquérir un certain scepticisme par rapport au mécanisme de prévention des conflits. Je n'en ai pas vu fonctionner beaucoup. La prévention des conflits suppose quand même beaucoup de moyens, souvent la force, c'est-à-dire l'interposition de soldats. Les moyens culturels, c'est vraiment peut-être à très long terme. Je ne dis pas que c'est inutile, mais il ne faut pas en attendre un effet direct en tout cas.
Même à travers l'éducation ?
L'éducation, c'est vraiment la clé, notamment celle des filles. La question du statut de la femme, tout cela est fondamental. Mais, là j'ai le vieux fond MSF : on s'est toujours méfié des grosses machines des Nations Unies, les gros programmes à coup de pognon, les femmes dans la guerre au Libéria, les mecs qui s'en mettent un peu plein les fouilles… En fin de compte, ça ne sert à rien. J'avoue que je suis déformé dans le scepticisme. J'ai tort, mais je reste sceptique quand même. Cela dit, ce n'est pas une voie qu'il faut exclure, bien entendu. Prenons un exemple. Le Rwanda, c'est un pays sur lequel il y a eu des efforts de développement considérables : la Suisse avait pris le Rwanda comme une espèce de laboratoire, ils ont mis un paquet de fric. Le niveau d'éducation était élevé, le niveau des consciences était élevé et pourtant c'est un des plus grands génocides d'Afrique. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire, mais ce n'est pas suffisant. Les humanitaires n'ont pas la solution.
Vous déplorez la confusion humanitaire / militaire. Est-ce que vous n'y avez pas un peu participé en travaillant pour un ministre de la Défense ?
Oui et non. On a quand même contribué à rapprocher les deux cultures. Enfin, j'ai essayé en tout cas. J'ai pris soin, quand je suis rentré au ministère (NDLR : pour les opérations de maintien de la paix), de démissionner de MSF, je n'ai pas entretenu l'ambiguïté. Je pense que pendant cette période, on a construit une espèce de pratique, de coexistence dans les opérations de maintien de la paix. Chacun a trouvé sa place. Malheureusement - pour les humanitaires -, depuis le Kosovo on a des opérations nouvelles devant nous, qui ne sont plus des opérations de l'ONU, mais des opérations de l'OTAN, voire des opérations directes des Américains, comme en Afghanistan. Et donc, ce cadre que l'on avait construit, ce cadre de l'ONU dans lequel chacun avait à peu près trouvé sa place, grâce au dialogue, à une connaissance mutuelle, eh bien, tout ça a volé en éclats, parce que, maintenant, on a devant nous les forces américaines ou l'OTAN.
Quels conseils donneriez-vous à nos lecteurs qui voudraient s'engager dans l'humanitaire ?
De se renseigner, déjà. De ne pas partir n'importe où, n'importe comment… D'essayer de s'approcher suffisamment de l'information, de ce qui se passe, pour ne pas être déçu, pour savoir un peu à quoi s'attendre. Ce qui me frappe souvent, c'est le très grand décalage entre ce que les gens s'imaginent et ce qu'ils trouvent. S'ils lisent des livres, des guides, des articles, et que ça les intéresse toujours, à ce moment-là, ils peuvent y aller. En ce moment, je vois beaucoup de vocations humanitaires par défaut. Je crois qu'il faut s'engager là-dedans consciemment, en sachant qu'on va retrouver des manipulations, des compromissions, des impuissances, et que malgré tout, c'est passionnant. Quand cette déception se fait sur le terrain, ça donne souvent des résultats un peu durs. L'humanitaire, c'est très bien, à condition de ne pas avoir des attentes démesurées.
Après toutes ces années d'humanitaire, vous êtes plutôt pessimiste ou lucide ?
L'un n'est pas incompatible avec l'autre… (Rires.) Dans cette génération, on a toujours essayé justement d'être lucide, c'était ça l'idée, de regarder ce qui se passait avec un œil critique. Je ne pense pas qu'on puisse être optimiste ou pessimiste pour l'humanitaire en général. Ça dépend des terrains, des lieux, des opérations. Par exemple, l'Afghanistan, avant l'intervention, l'humanitaire n'y avait pratiquement plus sa place, c'était devenu une farce. L'humanitaire permettait à un régime odieux de se maintenir. Il y a des situations comme ça, où l'humanitaire se retrouve à faire survivre des situations qui devraient normalement se dénouer. Il n'y avait pas de solution humanitaire en Afghanistan. On a souvent appelé à une réaction internationale, à une prise de conscience sur les talibans, sur les femmes, les œuvres d'art, et il ne s'est rien passé, pendant ce temps-là, on continuait de faire le service après vente d'un régime… Mais je ne me prononce pas globalement. Quand je parle avec des plus jeunes, j'essaie de ne pas les décourager. Il ne faut pas que la lucidité se transforme en pessimisme systématique. Il faut être pragmatique. Il y a encore des moyens de se situer dans les failles des systèmes et d'arriver quand même jusqu'aux victimes, d'améliorer un petit peu les choses. Un petit peu. Ça ne veut pas dire sauver le monde.
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