S'il est une région de l'Hexagone où le lien entre l'homme et le paysage est serré, c'est bien le Nord-Pas-de-Calais.
Au départ, trois collines, deux rivières lentes, grosses comme le bras, des marécages avec, pour égayer le tout, du vent, de l'eau et de la brume. Quelques jolis coins de nature ici et là, et un peu de bois quand même dans le Hootland.
Mais voilà, les héritiers étaient des Ch'timis. Et le ch'ti est au travail ce que le Peau-Rouge est à la ruse. Imbattable. Travailleur. Ils manquaient de terre. Alors, ils asséchèrent les marécages, et aussi (et c'est énorme), la mer en créant les moëres et les polders.
Ils manquaient de houille blanche. Ils creusèrent jusque dans les caves du diable pour lui voler la houille noire. Ils manquaient de montagnes, ils plantèrent des violettes et des trèfles sur les terrils noirs pour en faire des monts de poètes.
Ils auraient pu pester contre le vent, ils érigèrent des moulins. Ils auraient pu pester contre le froid, ils poussèrent les métiers à tisser. Ils avaient peu de pierres, ils ont moulé des briques.
Géographie
Plateaux de l'Artois, polders flamands, bocages vallonnés de l'Avesnois, tout se succède en contrastes. Région charnière entre le Bassin parisien et l'Europe du Nord, elle représente 2,3 % du territoire français.
Au nord-est, le Bas-Pays s'étend des polders à l'Escaut, région de plaines et de collines dominée par les monts des Flandres.
Au sud, le Haut-Pays part de la crête de l'Artois jusqu'aux Ardennes, en passant par l'Avesnois et la Thiérache. Plateaux boisés et vallons se succèdent jusqu'à la vallée de la Sambre.
Enfin le littoral. C'est entre le cap Gris-Nez et le cap Blanc-Nez que se rejoignent la mer du Nord et la Manche. Au nord-est de ce site des deux caps s'étend la plaine maritime, la plus plate et la plus basse d'Europe. Au sud-ouest, les grandes falaises de craie dominent les bas champs.
Moulins
Il y a dans le Nord - Pas-de-Calais deux détails importants dans la nature des
choses. Un : les rivières coulent lentement. Deux : le vent a du souffle. Et
voilà les deux conditions réunies pour avoir des moulins, une variété de moulins.
- Les moulins à eau : du côté de l'Audomarois, sur l'Aa et l'Authie,
et plus loin sur la Sambre, on trouve encore des dizaines de moulins à eau,
parfois près de leur bief. Il y en a, il y en avait principalement de deux espèces. Les sereins (roue en dessus), qui laissaient gentiment le courant
tourner leur roue à aubes, et les têtus (roue en dessous), pour qui il fallait
installer des systèmes de bacs ou autres pour que l'eau leur tombe dessus pour
qu'ils daignent moudre. Il y en avait même quelques dissidents, de ce manichéisme
meunier, et qui ont la roue sur le côté.
- Les moulins à vent : alors là, ça restaure. Et là aussi, il
en reste une bonne trentaine. Des moulins à tour, du côté de Lille et des frontières
de l'Artois, et des moulins à pivot dans les monts et les plaines flamandes.
Pour le moulin à tour, les ailes sont sur le toit et c'est le toit qui tourne.
À l'intérieur, c'est beau comme dans une horloge de géant. Quant aux moulins
à pivot, c'est tout le moulin qui tourne ou qui tournait.
Pêche
Il fut un temps dans le Nord et dans le Pas-de-Calais où la pêche, comme la
mine ou la filature, était porteuse de toute une mythologie de la condition
laborieuse.
Et le mythe disparaît. Boulogne, qui il y a peu encore, était le
plus grand port de pêche d'Europe, Boulogne qui pêche soixante-dix mille tonnes
de poisson chaque année, et qui en voit transiter 300 000, a peur.
Boulogne a peur des règlements, des délocalisations, des conserveries d'ailleurs
et de nulle part qui emboîtent n'importe quoi, n'importe où.
C'est aux gouvernements
qu'il apaprtient d'agir pour défendre tout un avenir si lié à la mémoire.
Architecture
Architecture des villes
La première impression qu'on a de l'architecture des Nords, c'est la brique,
elle décline toutes les couleurs d'un demi-spectre qui va du jaune serin aux
limites de l'infrarouge et du rubis. Puis on voit la pierre, burinée, ciselée,
sculptée, travaillée. Et soudain, on sait que la ville du Nord est un joyau.
Et comme on n'aime pas beaucoup la façade ici, on a pignon sur rue. Et quels
pignons ! Petits chefs-d'œuvre en Wambergue, en volutes à la hollandaise ou incrustés
d'étranges hiéroglyphes polychromes.
Et puis, c'est une architecture à double
culture. On sent que le beffroi a été construit contre la cathédrale, dans les
deux sens du mot « contre ». Le beffroi carillonne laïque quand la cathédrale
sonne la messe. La maison de Dieu et la maison du peuple.
Enfin, c'est une architecture entêtée, construite et reconstruite à l'identique après les guerres.
La ville a débordé sur les banlieues qui ont hérité de l'unitié originale de la ville. Moins de pierre et plus de brique. C'est l'humilité colorée et joyeuse.
Architecture rurale
Et les maisons sont là, blotties pignon contre pignon (quelques-uns se tiennent
à l'écart mais on sent bien que c'est pour la façade), propres, rideaux immaculés
et brique peinte dans tous les tons de la palette d'un grand fauve qui aurait
connu Rousseau.
Et au bout de la place, et qui fait le coin avec une rue pimpante
très classe moyenne dublinoise, il y a un estaminet avec un pignon aux incrustations
cabalistiques et aux rinceaux fort bien tournés, et au toit rouge pointu comme
un dessin d'enfant.
Et puis, il y a l'église là-bas avec son klokhuis
(maison des cloches) en bois et ses trois nefs à l'identique, vestige architectural
des hallekerques du haut Moyen Âge flamand.
Et on quitte le village et depuis une demi-hauteur, on aperçoit là-bas, entre
le mont et l'horizon, les hofstedes (fermes flamandes), avec leurs cours
ouvertes, leurs bâtiments en L aux pannes orangées et le ruban noir de leur
soubassement de goudron. Voilà une première impression de la Flandre rurale.
Un regard rapide, limité par l'horizon. Un des paysages ruraux du Nord - Pas-de-Calais.
Car le Nord rural ne se limite ni à la brique ni à l'espace flamand. On les
aime bien ces briques, mais il y a aussi les pierres. La pierre et les autres
Nords. Et le pays d'Ardres avec ses maisons de plain-pied en craie blanche et
en pannes rouges si bien chapeautées d'épis de faîtage. Et les pierres des châteaux de l'Artois. Et les moulins à eau
entre les forêts et les étangs de l'Avesnois et qui dorment près de leur bief
dans les pierres bleues de la Fagne.
Les corons et les cités
Ils apparurent d'abord les corons-rues,
longs, uniformes, aux maisons basses en brique brute à peine égayés d'un badigeon.
Avec, sur l'arrière, un jardinet séparé du logis par un chemin de Lilliput appelé voyette.
Deux décennies plus tard, après les cellules sont apparus les barreaux
(logique). Toujours les mêmes maisons de brique, mais adossées les unes aux
autres, deux par deux, et le jardinet en façade.
Puis bonne amélioration au
temps des grandes compagnies houillères. Voilà la cité pavillonnaire. Avec quand
même plus d'espace pour circuler, et un bout de jardin plus conséquent pour
cultiver.
Arrivent le XXe siècle et enfin les cités-jardins. Rues
larges, sinon avenues, bordées d'essences variées. Kiosques à musique à la Peynet,
dans la verdure. Aérées, les façades prennent des couleurs ; moins pressées
par l'urgence, les rues courbent leurs tracés. On cultive des grands jardins
et on achète sur place et à moindre prix à la coopé. Et on respire d'autant mieux qu'on a construit tout ça un peu loin du terril.
Aujourd'hui, la plupart des corons et des cités ont été réhabilités ; les fils des mineurs y vivent.
Autour des corons, on tâche d'entretenir la mémoire , on entretient les dernières galeries, les dernières passerelles. Les terrils noirs sont en train d'être repeints en vert par la nature. Et on passe de la mine à la filature.