Madrid constitue un cas d'école en histoire urbaine : voilà en effet une capitale qui ne s'est pas imposée d'elle-même mais qui a été imposée.
Ses débuts sont un peu laborieux, et elle n'a réellement commencé à se développer qu'avec les Arabes lors de sa conquête par Mohammed Ier, au milieu du IXe siècle. De cette époque, on a surtout retenu qu'un petit ruisseau, le Madriz, serpentait entre les quartiers mozarabes et arabes, et que la ville, plongée dans une forêt dense, peinait à exister face à ses « voisines » Tolède, Grenade, Cordoue ou Séville, beaucoup plus actives commercialement et culturellement.
En 1202, la ville est dotée d'un fuero, une charte. Un embryon de municipalité naît mais le « conseil municipal » de l'époque est en bisbille avec le clergé. Au terme d'une longue procédure judiciaire, le consejo finit par avoir gain de cause. Comme pied de nez, il rajoute sur son drapeau rouge un arbuste (l'arbousier) qui figure toujours aux côtés de l'ours. Une statue, côté nord de la puerta del Sol, rappelle cette époque (c'est LE point de rendez-vous de la ville).
Dix ans plus tard éclate la bataille de Las Navas de Tolosa, avec à la clé l'Andalousie. Juste avant le déclenchement des hostilités entre les troupes d'Alphonse VIII et de Mohammed al-Nasir, saint Isidore le Laboureur (san Isidro Labrador) serait apparu au roi chrétien. Les chrétiens gagnent la bataille. Saint Isidore est désormais le patron de la ville.
Pendant les 2 siècles suivants, l'influence du catholicisme prend de l'ampleur. En décembre 1474, Isabelle la Catholique se concilie les notables de Madrid et se fait proclamer « reine de Castille ». Elle fait bâtir le monastère de San Jerónimo, l'hôpital de la Latina, distribue des titres de noblesse à ceux qui l'ont soutenue, fait paver certaines rues et construire un abattoir.
Le roi Philippe II qui, par le truchement des alliances, récupère les
rênes du royaume en 1556, transfère la cour de Tolède à Madrid. Le bois y abonde, Madrid est à mi-chemin entre Saragosse et Tolède, et l'air y est bon. En 1561,
Madrid ne compte que 70 000 habitants.
Au XVIIe siècle, les Autrichiens prennent à leur tour le sort de la ville
en main. Dans un style qui jure un peu mais qui finalement accroche l'œil, Juan
Gomez de Mora transforme la place de l'Arrabal en une plaza Mayor flanquée d'une série d'arcades.
De la cité médiévale, il ne reste que peu de choses. Le seul bâtiment qui aurait pu témoigner de cette période aurait dû être l'Alcázar (l'actuel Palais royal). Mais un incendie se déclare en pleine nuit de Noël 1734.
Napolitain d'origine et troisième des Bourbons, Charles III débarque depuis
son petit royaume de Naples dans une ville dont il ne cessera de modifier la
structure. Il fait éclairer les rues. Il s'entoure d'architectes
français et italiens. Parmi tant d'autres, les jardins du Palais royal et la puerta de Alcalá, sur la plaza de la Independencia portent la marque de Francesco Sabatini. À la même époque (1785), le Prado commence à prendre forme.
À partir
de Charles III, on parle désormais des Madrilènes. Certes parce que la
misère s'enkyste et que les insurrections se suivent, mais aussi parce que la population
trouve enfin une certaine identité, et une fierté à y vivre.
Sur le plan historique, deux dates importantes : la révolte du 2 mai 1808, qui donna
le signal de la guerre d'indépendance, puis 1936 et la guerre civile. Madrid
résista à toutes les attaques franquistes et fut l'une des dernières villes
à se rendre. De cette période, l'urbanisme madrilène retient la gracilité et
l'élégance des constructions de la Gran Vía.
La Movida est un mouvement déluré
qui s'éclatait dans l'excès et pratiquait la dérision comme discipline sociale.
Fêtes, sexe et drogue, mais aussi matins glauques, misère et idéaux. L'édifice politique et « moral » mis au point par Franco s'est
écroulé.
Le Caudillo, en novembre 1975, passe l'arme
à gauche. Dès février 1976, un décret royal abolit la censure sur les films.
Dans les deux ans qui suivent, plus de 200 partis politiques sont
créés à Madrid ! Enrique Tierno, ex-militant marxiste, philosophe et professeur
agnostique, devient maire de Madrid. Il surfe sur la vague de la Movida.
La massive industrialisation de ces cinquante dernières
années a considérablement changé le visage de la cité, ainsi que l'urbanisation
démente des deux décennies écoulées. La population a quasiment triplé
en 25 ans.
Comment donner à Madrid un visage à la fois humain et moderne ? C'est la question qui turlupine les édiles. Ils ont d'ailleurs confié à Ricardo Bofill la tâche de faire de l'avenue de la Castellana un nouvel axe névralgique. L'architecte catalan a la charge de transformer quelque 3 millions de mètres carrés en « nouveaux Champs-Élysées ». Avec peut-être, comme fleuron, un musée de la même envergure que le Guggenheim de Bilbao. Rendez-vous dans une vingtaine d'années...
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