Le Rhône
Comme un taureau furieux
C'est par le Rhône que sont remontées les civilisations et les barbaries. C'est par le Rhône qu'a transité la philosophie grecque, c'est par le Rhône que sont passés César et l'ordre romain. C'est par le Rhône que pénètre au deuxième siècle le christianisme, qui deviendra la pensée unique de la France et de l’Europe pendant dix sept siècles.
C'est vrai aussi que le Rhône était un taureau furieux, un dieu panthéiste parmi les dieux, un dieu parfois allié, parfois ennemi du Dieu des chrétiens. Il nourrissait les uns par l'abondance de ses limons quand il affamait les autres par ses inondations. Et les mariniers d'alors, le long de l’Ardèche et de la Drôme, le priaient et lui obéissaient, quand ils amenaient leurs barques halées par cent chevaux ou par mille hommes. Ils remontaient le blé d'Ukraine et le sel précieux de Camargue du temps des gabelles, les tissus rares de Damas et tous les trésors d'Italie.
Le Rhône civilisé
L'ingénieur Giraudon mata la bête en l'aménageant à coup de digues, de tenons, de dérivations, d'épis et de travaux. L'homme était maintenant son maître. Sa force sauvage devint force hydraulique.
Faune et flore
L'Ardèche et la Drôme sont sans aucun doute deux des départements français à offrir le plus de variétés de plantes et d'animaux qui soient. La faune et la flore sont ici d'une richesse, d'une beauté, d'une diversité qui laissent l'amateur ou le curieux, selon le botaniste ou le zoologiste, charmé et étonné au-delà de ses espérances, et parfois même perplexe devant l'inattendu ou le fort rare.
Il y a, en Drôme comme en Ardèche, une flore sauvage et une flore de culture. Et une faune libre et une faune domestique. Le tout dans un équilibre étonnant. Quoique la Drôme soit plus cultivée et l'Ardèche plus libre.
Il y a en Drôme comme en Ardèche une flore et une faune de montagne et de septentrion où règne l'alpin, et une flore et une faune des plaines et du Midi où prospère le Méditerranéen.
En Ardèche
- La montagne ardéchoise : nous voilà dans les alentours et dans les versants des monts Mézenc et Gerbier-de-Jonc, dans la montagne ardéchoise. C'est ici le royaume de l'herbe et des foins. C'est l'argent des feuilles duvetées qui brillent sur le séneçon leucophyle (ou herbe du Mézenc). Et voilà la violette géante du pharmacien, un narcisse et des gentianes, les dernières jonquilles qui se mêlent à mille anémones et aux premières roses des Alpes.
Et sur le plateau, contre la tourbière, la délicate et rare drosera. Chante là quand même un verdier et coule une perdrix. Un peu plus loin, c'est un circaète Jean-le-Blanc, le grand rapace voyageur, qui est monté plus haut que ses frères et niche au sommet du dernier arbre de la grande solitude du Gerbier.
- Le Haut-Vivarais : voilà les châtaigniers, le domaine de cent champignons, des russules aux clavaires, du lactaire passable au cèpe délicieux.
- Le plateau du Vivarais : les forêts du plateau du Vivarais portent des colchiques dans les landes aux genêts. Ont déjà disparu, jusqu'au mois de mai, les mille fleurs des prés, la violette et la linaigrette qui côtoyaient la parnassie palustre et le narcisse. Les connaisseurs vous tairont l'endroit où ils ont cueilli leur récolte d'achilée (la belle mille feuilles qui guérit tout, les paysans et même les rouges), d'arnica (qui soigne les bleus), de millepertuis et de mauve.
- Le Coiron : les chasseurs sont dans les branches. C'est le col de l'Escrinet. Et passe la palombe, et tombe le ramier, passent les rapaces, le milan, la bondrie apivore et le faucon hobereau. Et passe le pinson du Nord, et tombent le ramier et le pigeon.
Et plus au sud, voilà la garrigue. Pas une source, pas un arbre, pas un chemin. Que du sec. Des genévriers à piquants, un buis ça et là, quelques lentisques et cistes étouffés par la chaleur autant que par les lianes des salsepareilles, des clématites et autres chèvrefeuilles. Passe un oiseau… on a repéré ici vingt espèces de fauvettes.
- Les gorges de l'Ardèche : nous sommes au centre du paradis de la flore et de la faune. Et sur les falaises, c'est le concert, il est vrai pas toujours harmonieux, des corbeaux et des choucas, des hirondelles des rochers et des martinets qui filent comme des balles.
Et le soir sortent des grottes et des trous dix, peut-être douze espèces de chauve-souris, à l'heure où les castors viennent d'abattre leur dernier saule de la journée. Et sur la crête piétine un sanglier solitaire. Dans les gorges, voilà tous les chênes.
Là où c'est chaud, c'est le chêne vert ou le chêne kermès. Là où c'est tiède, c'est le chêne pubescent, le rouvre ou le chêne pédonculé. Et tous les genêts aussi. Du genêt scorpion jusqu'au genévrier de Phénicie et au pistachier térébinthe. Et quand c'est l'heure des corolles et des pistils, dans les coins de fraîcheur, c'est une floraison d'iris et de pervenches, de cyclamens et de pivoines.
Hélas, ici, cent espèces de jasmin et dix espèces d'orchidées commencent à disparaître.
Et tout en haut, un aigle de Bonelli surveille son repas, un lapin des herbes, peut-être, ou un des mille lézards là, ou cette vipère à collier, à moins que ce ne soit une pie grièche ou quelque autre tortol. Cet aigle de Bonelli, dont il ne reste hélas plus que quelques couples. Plus loin, un vautour tue-bœuf est triste de se faire nourrir par les hommes.
- L'Ardèche du Sud : au bord du Rhône, un champ de lavande, trois oliviers et de la sarriette autour d'un pin d'Alep. Si l'on passe les ponts pour aller en Drôme, c'est la culture en couleurs. Voilà les vergers et les tournesols.
En Drôme
- Dans la Drôme des collines, on est dans la forêt de Mantaille, pays du charme et du hêtre. Feuille pointue chez l'un, dentelée chez l'autre. Au loin, on entend des chardonnets à gueule rouge sur les châtaigniers du plateau des Feydaux, et une fouine glisse le long de la Galaure. Au pays de Bouvaret, on découvre la belle Orphrys durmana, la plus royale des orchidées royales.
- Dans le Vercors : on a rencontré un chocard (ça tient du gros merle ou du petit corbeau), et un lagopède à aile blanche nous a salué dans un envol au pied. Et à peine plus loin, dans la forêt de Lente, vivent les sapins, les hêtres et les fougères en langue de cerf qui font le régal des chamois du cru. Et voilà Ambel et sa pelouse aux mille fleurs. Plus loin, vers Vassieux-en-Vercors, dans le pays de la Gagère, on a vu des edelweiss et des tulipes sauvages, et même un sabot de Vénus.
- À Die, dans le Diois et la vallée de la Drôme : dans le ciel du Diois volent soudain des trichodromes échelettes, tandis que là-haut, sur les abrupts de la Glandasse - là où est mort le dernier ours des Alpes - un bouquetin et son cabri semblent rassurés de nous voir sans arme et à distance. On monte vers Châtillon, sur le rocher Rond, et voilà les ancolies des Alpes et l'introuvable immigrée, l'aspérule de Turin, entourées de bérardies et de circes fort épineux.
Sur le plateau de Serre-Chauvière, il y a du thym et de la lavande sauvages. À Bourdeaux, on a vu un héron cendré près d'un cimetière protestant. Aux Trois-Becs, on a entendu « chuinter » un chamois, et on a trouvé une oronge.
- Dans la Drôme provençale : on a découvert le chêne blanc et le chêne sésille ; il trouve aussi là la coronille, rose comme une joue d'amoureuse, le cornouiller et la cytise. On a encore vu un blaireau et des tilleuls à Beaufort, et des pins sylvestres rouges. À Dieulefit, la protestante, on a croisé un coq de bruyère et, plus haut, dans une falaise, un faucon pèlerin. Et puis ça été la montagne d'Angèle, où pousse le« lou savin », le génévrier thurifère. Et tout au bout, au sud des Drômes, passe une bécasse.