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Culture et traditions Alpes

Émigration

Plutôt que d'hiberner cinq mois d'hiver dans le gel et la solitude, les Savoyards ont longtemps employé leurs bras en plaine, comme cochers, chauffeurs de taxi, petits ramoneurs (pour les doués de l'escalade), porteurs d'eau, déménageurs, forts des Halles ou montreurs de marmotte, avant de revenir au printemps pour les foins. Préférant l'expatriation totale, d'autres ont laissé des descendants à Genève, à New York... Au XIXe s, on vit même un village entier émigrer en Argentine.
Parmi tous ceux qu'a reçus Paris, les commissionnaires de l'hôtel Drouot se sont bien organisés. Cette brigade de 109 « cols rouges » est unie dans une société en nom collectif. Même nés à Paris, tous sont savoyards, originaires des « deux Savoies », mais plus particulièrement - la cooptation jouant - de Combloux-Megève, de Thonon-les-Bains, de la Maurienne et de la Tarentaise. Avec des journées de 15h, leur travail - passablement pénible - consiste plus souvent à transporter des armoires que des autographes rares. Le monopole des commissaires-priseurs s'effaçant peu à peu devant les normes européennes, celui des Savoyards devrait se trouver, lui aussi, bientôt menacé..

Langue régionale

En 1902, dans le volume « Haute-Savoie » de la célèbre collection des guides régionaux Boule, Joseph Désormaux (grand dialectologue savoisien) écrivait : « En Savoie, on parle français. » Pas tant que ça finalement, puisque, à l'époque, bon nombre de personnes s'imaginaient qu'avant l'annexion de la France, en 1860, l'italien était le langage usuel. Oui, on y parle bien le français, même si la Savoie vit actuellement les dernières décennies d'un bilinguisme pluriséculaire entre le patois et la langue de Molière.
Pas besoin de laisser longtemps traîner l'oreille pour dénicher quelques notes de ce particularisme régional. Pourquoi cet accent quelque peu traînant, presque suisse, d'où cette inversion des mots, des genres, pourquoi cette altération de certaines finales (Chamonix se prononcera « Chamoni », La Clusaz, « La Cluz »...) ?
Le patois savoyard n'est ni d'oïl ni d'oc, il appartient à la famille du franco-provençal. Il s'agit là d'une langue à part entière - l'appeler patois serait presque l'insulter - restée langue de référence pour la majeure partie de la population jusqu'au XXe s, et pourtant bien méconnue.
Le franco-provençal est présent dans toute la Suisse romande, la vallée d'Aoste, trois vallées piémontaises, la Bresse, le Bugey, le Forez, la moitié du Dauphiné jusqu'à Lyon... Le franco-provençal n'a jamais été la langue d'un État et a souffert de ce fait de l'éparpillement des divers dialectes, non écrits, dont les différences de vocabulaire et de prononciation limitaient parfois l'intercommunication.
Comme tout dialecte minoritaire, le patois savoyard devrait être amené à disparaître, mais que notre visiteur en quête d'authenticité se rassure. Pendant encore vingt ans au moins, le curieux devrait pouvoir entendre chanter le petit savoyard dans les réunions familiales ou les veillées récréatives.
Un dernier conseil : les montagnards sont fiers de leur idiome « savoisien » - savoyard, qui rime avec tête de lard, est devenu politiquement incorrect. Ne laissez pas les mots vous jouer des tours !

Figures

- Roger Frison-Roche (1906-1999) : l'auteur à succès de Premier de cordée a porté comme une croix d'être né dans la plaine, mais on lui pardonne car il a été guide à Chamonix. On excuse moins l'altitude médiocre des aphorismes dont cet aventurier du piolet a émaillé ses récits montagnards.
- Joseph Opinel (1872-1960) : la main couronnée qui fleurit les lames des Opinel figure sur les armoiries de Saint-Jean-de-Maurienne. C'est tout près de là, en effet, à Albiez-le-Vieux, que le taillandier Joseph Opinel débuta, en 1890, la fabrication d'un couteau de poche en douze tailles différentes. Non content d'avoir conquis la planète, le couteau trône dans les musées de Londres et de New York.
- Abel Rossignol (1882-1954) : en 1907, un menuisier iséran de Voiron se passionne pour la fabrication des skis et gagne la caution du champion d'alors, Émile Allais, inventeur de la « méthode française » de ski alpin. Ce coup de génie va le propulser, les années passant, jusqu'aux cimes du succès. Rachetant en 1967 son concurrent principal (Dynastar), Rossignol, no 1 des ventes mondiales de skis, dément glorieusement la frivolité de son nom.
- Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) : c'est à à Annecy que le jeune Jean-Jacques, fuyant Genève, rencontre en 1728 « maman », c'est-à-dire Mme de Warens, la première en date de ses protectrices. Il la rejoindra durant l'été 1735 à Chambéry, dans la maison des Charmettes.
- Stendhal (1783-1842) : né à Grenoble, Henry Beyle n'aimait pas sa ville, qui le lui rendit bien. Après en avoir tracé un épouvantable portrait dans les premières pages du Rouge et le Noir, Stendhal avoue (dans La vie d'Henry Brulard) un dégoût quasiment physique pour cette cité de notables « faux et sournois », si éloignée de ses rêves italiens.

Sans oublier non plus Saint François de Sales, François de Lesdiguière, Alphonse de Lamartine, Frédérick Dard, Berlioz, Jean-François Champollion, Michel Butor, Étienne de Condillac.



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